with Sophie Lapalu (FRA)


Alice Didier Champagne et Paul Maheke se sont connus à l’École Nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy. Trois ans après leur diplôme, les voilà qui collaborent ensemble pour Paysage Sauvage, un projet qui prend sa source au Québec, naît à Vassivière et se destine à affluer autour du monde. Je vous propose de les suivre ici.
Sans titre, 2014
documentation d’une action
30 x 40 cm, tirage argentique
Île de Vassivière

 

Vous étiez ensemble étudiants à l’école d’arts de Cergy, et êtes diplômés depuis 3 ans maintenant (je crois?). Puis Paul tu es parti au Canada, et ton travail a évolué d’une pratique de l’autoportrait dessiné vers des actions et des installations discrètes dans l’espace public. Alice tu as ce goût pour l’assemblage d’objets hétéroclites depuis toujours, allié à un travail de photographie et d’écriture. Vous vous êtes réunis pour postuler à la résidence de Vassivière, et l’avez obtenue. Comment est apparu le projet de travailler ensemble ?  

Paul Maheke : Il y a un an, Alice m’a invité à réfléchir à un projet d’exposition collective qui devait se tenir au Québec. Elle avait été elle-même invitée sur ce projet qui a finalement été avorté.
Malgré ça, nous avons continué de notre côté à poursuivre les recherches amorcées.
Nous nous sommes retrouvé.e.s à construire Paysage Sauvage, le projet que nous menons en duo aujourd’hui et qui tire son nom des premiers récits et cartographies faites de la Nouvelle-France (le Québec actuel) au moment des Grandes Découvertes.
Ces documents nous ont tout de suite saisi.e.s parce qu’ils étaient pris entre l’émerveillement de la découverte, les pensées religieuses de l’époque et le fantasme d’un ailleurs. Ils soulevaient des questions très intéressantes, notamment sur la construction du regard occidental sur l’Étranger.
Tout cela semblait résonner fortement avec notre époque contemporaine, notre rapport à l’Autre et le lien que peuvent entretenir imaginaire et paysage, fiction et territoire, mythe et culture.

L’idée de rassembler nos deux pratiques, assez différentes l’une de l’autre mais se recoupant par endroits, nous semblait riche. Paysage Sauvage est traversé par nos préoccupations communes pour les questionnements liés aux principes d’identité et de territoire.

Alice Didier Champagne : Je rajouterais juste que ce qui nous intéressait dans  les documents provenant des grandes découvertes était l’appréhension d’un territoire à travers le récit.
Et la question qui lie l’ensemble du projet et qui fut notre premier questionnement est : « Comment le paysage façonne l’imaginaire et inversement, comment l’imaginaire façonne le paysage ? ».

Comment avez-vous alors appréhendé l’île de Vassiviere,  paysage artificiel à priori sans histoire ? Je veux dire par là que, contrairement au Québec par exemple,  notre imaginaire ne tourne pas à plein quand on évoque cette île.. C’est un fantasme construit de toutes parts, sans récit, presque le contraire de votre premier projet… L’avez vous « inversé »/ »renversé  » pour ce lieu ?
Effectivement au départ en pensant à une île au cœur du limousin, l’imaginaire ne s’emballe pas forcément, mais son coté artificiel a tout de suite été pour nous un éveilleur de fiction. La création de cette « hétérotopie maritime » au sein d’un territoire continental nous a semblé correspondre parfaitement avec notre projet. L’image de ce paysage était cependant floue (pour ma part je n’y étais jamais allée et Paul une seule fois avec sa famille étant jeune). Avant d’y poser un pied nous étions plus portés et excités par nos projections personnelles liées à l’insularité que par la réalité dénichée sur internet. Une fois arrivés nous avons été séduis par la beauté simple des paysages ; contrairement à des lieux comme la Monument Valley nous n’étions pas écrasés par  notre admiration. Nous nous y sommes vite sentis à l’aise, nous pouvions ainsi prendre de la distance et amorcer rapidement nos projets.
Pour ce qui est du récit, au contraire! L’eau a englouti de nombreuses histoires pour rendre presque vierge ce « nouveau territoire ». En trois ans une vallée composée de huit villages s’est transformée en une vaste étendue d’eau, les agriculteurs sont devenus des garçons de fermes et les vaches limousines se sont mises à côtoyer des pêcheurs de brochet. La ville de Beaumont est devenu Beaumont-du-Lac. Des plages sont apparues, accompagnées d’un phare, de voiliers, de bateaux mouches parisiens et de balises de haute-mer. Des douglas et des épicéas ont jailli comme par magie. Finalement le lac de Vassivière ressemble aux lacs canadiens ou scandinaves. C’est l’histoire de son artificialité et son coté « multi-culturel » qui ont fait naitre en nous fantasmes et fictions.

Ainsi vous aviez toute la place pour y introduire de la fiction, et c’est justement ce que vous avez fait. Par exemple, vous avez acheté des coquillages et des graines « exotiques » sur internet, et les avez dispersées un peu partout sur l’île. Pourquoi choisir d’agir subrepticement, sans être perçus ? Avez-vous eu quelques retours ?

L’idée de travailler furtivement, du moins, le plus discrètement possible et dans l’espace public, est venue très rapidement.
Déjà, parce que nous avions repéré tous ces éveilleurs de fiction dont parle Alice. Ils jalonnent l’île et ses alentours. C’était donc presque naturellement que nous avons commencé à travailler autour de ces différents éléments ; symboles d’une évasion en kit.
Le contexte touristique du Lac de Vassivière a grandement contribué à ça lui aussi. L’activité est assez forte l’été venu et le public a qui nous avions destiné nos pièces était clairement celui des visit.euse.eur.s de l’île.
Celles.Ceux qui viennent voir le château, les promen.euse.eur.s qui viennent découvrir les paysages, le bois de sculptures, le Centre d’art ou assister à l’élection de Miss (porc) Cul Noir.
Un mélange assez surprenant qui rassemble des types de touristes très différents.
Nous avions tou.te.s les deux déjà travaillé dans l’espace public, et l’idée de produire dans des lieux qui ne sont pas explicitement dédiés à l’art — bien que l’Île de Vassivière soit une exception — allait aussi avec l’envie de penser nos pièces comme des mises à disposition, des œuvres laissées aux usagèr.e.s des lieux, de façon anonyme et non-annoncée.
Pour les coquillages et les graines que nous nous sommes fait livrer, nous avons répété l’action tout au long de l’été. Notamment à des moments de grandes affluences et d’autres fois lorsque l’île était quasi déserte.
Sans chercher réellement les retours, quelques étonnements nous sont revenus aux oreilles.
Par exemple celui d’un artiste-botaniste, venu assister à un symposium d’art et éthnobotanique organisé par le Centre d’art, qui a passé une nuit entière à chercher comment un Pecten Nobilis (une des espèces de coquillages que nous avions commandé) avait pu vivre en eau douce. D’autres ont retrouvé des étoiles de mer et des noix de coco encore dans leur bogue.

De cette action est née une édition qui prend la forme d’un petit livre que nous avons intitulé Abandonn.é.e.s à l’île. Elle présente chacune des espèces que nous avons laissé sur les plages et les forêts de Vassivière.

Je me rends compte qu’une partie non négligeable de ce travail est ainsi de réussir à créer des rumeurs; tout à coup, la notion de récit revient, par le biais le plus populaire, avec le risque de déformation. D’ailleurs, vous en avez joué également, non ? 

Une des œuvres du projet, Rumeurs (réalisée en collaboration de Jérome Mauche, écrivain poète également en résidence au CIAP durant l’été), consistait à propager des rumeurs sur des bateaux-taxis.
Comme nous l’expliquons précédemment, nous avons vite compris que l’île et le lac magnétisent les fictions. De nombreux visiteurs préfèrent rester dans le fantasme et ignorer l’histoire du Lac de Vassivière. Sa création par EDF, son coté artificiel, la pousse non naturelle  des douglas (originaires de la côte Ouest de l’Amérique du Nord, plantés massivement il y a un siècle pour leurs exploitations), sont des caractéristiques historiques qui déçoivent, comme si ces informations amenuisaient la beauté des paysages.

Imaginer que c’est un territoire 100% naturel est pour beaucoup une des conditions principales pour passer des vacances authentiques.
Nous avons conçu cette pièce suite a une discussion entendue un matin près du phare d’Aldo Rossi. Une visiteuse demandait à son ami d’où venait le phare ; nous lui avons expliqué que la région l’avait fait venir de Bretagne pour la signalétique des bateaux. En leur révélant la véritable histoire du phare, nous nous sommes aperçus que le couple semblait déçu. C’est cette déception ressentie par les visiteurs que nous avons éclairée au cours de nos rencontres, et qui nous a donnée envie de jouer avec la réalité.

Vassivière est une terres de projections, de possibles, et la forme qui nous a semblée la plus poétique pour évoquer ces possibles était la rumeur. Ainsi, plusieurs fois par semaine nous prenions les bateaux-taxis, gratuits, mis à la disposition des vacanciers, menant à Auphelle, Broussas ou Masgrangeas. Que ce soit dans la file d’attente ou sur les bateaux, nous nous racontions des fabulations le temps des traversées. La complicité que l’on entretenait avec les bateliers nous faisait passer pour des locaux.

Au fil de nos histoires, les visiteurs curieux ou inquiets, tendaient l’oreille et se mettaient petit à petit à nous poser des questions. Des discussions incongrues et farfelues, balançant entre réalité et fiction, rythmaient les trajets. Ces rumeurs propagées au fil de l’eau sont peut être aujourd’hui arrivées en Haute-Savoie, à Marseille ou en Hollande.

Extraits de rumeurs :

Vassière est le seul lieu en France où vit une colonie de colibri amenée par un hollandais amoureux de la région, dans les années 60.

A l’origine le sous-marin d’Alexander Ponomarev n’était pas une œuvre, il servait à des essais militaires durant la guerre froide. Dans les années 90, l’armée a décidé de le léguer à la région et ainsi au centre d’art, et ce dernier a invité l’artiste Alexander Ponomarev a en a faire une œuvre.

Nous avons également joué avec le fantasme de manière plus indirecte. Nous avons créé des cartes postales, estampillées « Lac de Vassivière », composées de photographies venant du monde entier, réalisées lors de voyages antérieurs, ayant une similitude avec les paysages du lac. Les plateaux du Tamil Nadu ou du Danemark se déguisent en plaines limousines, une cascade de la Réunion se glisse faussement au cœur de l’image de l’île, le Matrimandir (Auroville, Inde) se fait passer pour une œuvre du bois des sculpture. La collaboration avec l’office du tourisme et le CIAP nous a permis de mettre en vente ces cartes à la boutique de l’île, du centre d’art, mais également dans les campings.
Les paysages se confondant, se superposant, un jeu est né entre nous et les amoureux de cartes postales.

Sophie Lapalu est une commissaire d’exposition indépendante et critique d’art diplômée du programme professionnel aux pratiques curatoriales de l’École du Magasin de Grenoble, et de l’Ecole du Louvre en Master I et II.
sophielapalu.com